Et si la gratuité payait ?

Publié le par Tarbes à gauche

Article de Libération 14/10/13

Le numérique a installé l’idée d’une gratuité destructrice. Mais le libre accès aux services publics essentiels peut aussi recréer de la valeur.

Nous serions une génération de profiteurs, de pique-assiette, habitués - à fond mais à tort - à la gratuité. Biberonnée au téléchargement illégal de musique comme de cinéma, aux creative commons, aux plateformes de streaming et aux sites d’information gratuits, nous aurions perdu l’habitude de sortir notre porte-monnaie.


La faute à Internet, bien sûr. Les plus jeunes, vaguement regroupés sous l’étendard de la génération Y, seraient les plus touchés. Et leurs aînés contaminés. «Mais il y a un bon revers à la médaille. Grâce à la révolution numérique, la gratuité - ou liberté d’accès - a repris du sens, elle est redevenue une pratique du quotidien», nuance Paul Ariès, politologue décroissant. «Reste à reconstruire un système de gratuité ou celle-ci aurait de la valeur. La gratuité peut être un projet idéologique qui s’oppose à la marchandisation et à la vénalisation, c’est-à-dire à l’idée qu’il n’existe plus de juste prix pour les choses», poursuit-il.

Depuis 2008, des initiatives de gratuité salutaires se développent en France dans la veine du don et du contre-don, de l’économie sociale ou solidaire ou du financement par l’impôt grâce à l’intervention des pouvoirs publics. Encore une réaction face à la crise économique.

Vaisselle, livres, tissus…

A Montreuil (Seine-Saint-Denis), tables et chaises ont été placées en bordure de la voie publique. Des embryons de stands. Dans quelques minutes, des habitants du quartier vont y déposer des objets d’occasion : vaisselle, livres, tissus, jouets, etc. D’autres passants vont les récupérer, à chacun selon ses besoins. La scène se déroule le 27 septembre au Festival des utopies concrètes, mais elle est fréquente à quelques pâtés de maisons de là, rue de Villiers. C’est une zone de gratuité temporaire ou«gratiferia». Dans une économie de marché, ces endroits tiennent lieu d’ovnis car ils ne reposent sur aucune forme d’échange monétaire ou de contre-don. «Ces initiatives, qui ont un côté très pratique, ont émergé en France dans les squats politiques il y a une quinzaine d’années, puis en sont sorties pour aider les familles dans le besoin», raconte Peter Benoît, un organisateur de ces espaces dans le fief des bobos. «C’est un premier pas vers un nouveau modèle de société qui ne repose plus entièrement sur le capitalisme, la consommation, l’habitude de jeter.» Ces pratiques remonteraient au mouvement des free markets lancé par les hippies de San Francisco, à la fin des années 60. A Mulhouse, en Alsace, cette idée a pris une forme plus institutionnalisée avec l’ouverture du Magasin pour rien en 2010, une alternative au traditionnel Emmaüs.

Même principe pour les Incroyables Comestibles, une association qui distribue des légumes cultivés dans des jardins partagés sans aucune forme de monétisation. Ou pour Kokopelli, association du Gard qui fournit gratuitement des graines de variétés libres de droits et reconductibles, à des agriculteurs de pays en développement, soit 350 colis de semences acheminés chaque année par des ONG. Plus moderne, la plateforme d’économie collaborative Sharewizz permet à des particuliers d’échanger des objets utilitaires (aspirateur, poste de radio, perceuse) par un système de prêt contrôlé.

«En général, ce qui reste gratuit est le plus important pour le bien-être, la justice, l’accès au vivant», remarque Vincent Liegey, doctorant en économie et fondateur du Parti de la décroissance. «D’un point de vue démocratique, il faudrait décider collectivement ce qui doit être gratuit, accessible à tout le monde comme l’eau, l’énergie, des mètres carrés d’habitation, un accès à l’alimentation, certains services publics.» A la Communauté d’agglomération du pays d’Aubagne et de l’Etoile (Bouches-du-Rhône), on a opté pour la gratuité des transports en commun lors de la campagne municipale de 2008. Pour la présidente de l’agglomération, Magali Giovannangeli (PCF), «c’était une manière de prendre le contre-pied du discours de Nicolas Sarkozy qui parlait alors de profit, d’argent, de travailler plus… Pour que cette gratuité bénéficie au plus de monde possible et participe à une démarche environnementale, le choix des transports s’est imposé».

L’élue a négocié durement avec la société Autobus aubagnais, propriété du groupe Veolia, qui exploite le réseau. Pour quel résultat ? La gratuité totale des transports pour les usagers des douze communes. Pas de billetterie, pas de contrôleurs, des chauffeurs de bus monotâche, l’ambiance dans les cars s’est, au passage, améliorée. Mieux, l’augmentation de la fréquentation atteint 180% et le budget de fonctionnement de 10 millions d’euros n’a pas bougé. Pour les familles, les économies correspondent à 60 euros mensuels. Et qui paie la facture ? Les entreprises de plus de neuf salariés via le versement transport qui vient justement de passer à 1,8%. «Le contexte était idéal. Nous hébergeons beaucoup de PME, la collectivité venait de dépasser le seuil des 100 000 habitants, et nous avons lancé les travaux d’une ligne de tramway qui desservira bientôt la zone économique, et profite donc aux entreprises», explique Magali Giovannangeli. Plus d’une vingtaine de villes françaises ont construit un modèle similaire.

«Une idée de gauche»

Pour ce projet, Aubagne a travaillé avec Jean-Louis Sagot, philosophe et coauteur deVoyageurs sans tickets : Liberté, égalité, gratuité«Pour moi, la gratuité, c’est un bien en libre accès, soit grâce à la profusion naturelle, soit grâce à une intervention politique. Alors que le marché distribue les biens à chacun selon ses moyens, la gratuité les met à disposition à chacun selon ses besoins. C’est donc une avancée de civilisation», s’enflamme-t-il, optimiste.

Autre communauté d’agglomération exemplaire, celle des Lacs de l’Essonne se distingue grâce à une politique de gratuité audacieuse en matière d’eau. Inspirés par une résolution de l’ONU de juillet 2010 et la profession de foi de la Fondation France Libertés de Danielle Mitterrand, les élus ont convaincu les habitants de voter en faveur d’une régie publique autonome. Tant pis pour Veolia qui détenait jusqu’alors le contrat d’exploitation ! Fini la part de frais d’abonnement ou de mise en service pour les ménages. Chaque personne a acquis un droit à 3 litres d’eau quotidiens gratuits, ceux nécessaires à l’hydratation et l’hygiène. Et les mètres cubes supplémentaires ne coûtent que 3,02 euros jusqu’à 120 m3.

Comment est-ce possible ? «C’est l’usage professionnel de l’eau, devenu plus cher avec 3,70 euros le mètre cube et une part de frais fixes, qui compense», révèle Gabriel Amard, président de la collectivité territoriale et secrétaire général du parti de gauche. «On finance par la redistribution et la fiscalité. Pour moi, c’est une idée de gauche. La gratuité socialise ce qui est privé», clame-t-il. Il souhaiterait étendre le champ de la gratuité dans sa ville : les parkings y sont entrés, ce sera bientôt le cas des vélos partagés. «Je préfère ce choix à la tarification sociale, pourtant plus courante, car elle implique que les plus pauvres s’autodésignent comme tels pour obtenir un avantage, au risque d’être stigmatisés», se désole l’élu local.

Redistribution de la richesse

A l’image de ces villes modèles, d’autres se sont essayés aux bibliothèques ou aux cantines scolaires entièrement gratuites comme la communauté d’agglomération de l’aéroport du Bourget (Seine-Saint-Denis). Il ne s’agit jamais d’une gratuité réelle : l’impôt permet une redistribution de la richesse des plus aisés et des entreprises vers les familles les plus pauvres. Pour rendre visibles ces exemples et encourager «une culture de la gratuité», Paul Ariès défend la création d’une Agence nationale de la gratuité. Une piste à explorer.

Léa LEJEUNE

Publié dans Pour une autre gauche

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